“Je tends la main à chaque Sud-Africain”: le discours qui empêcha la guerre civile
10 avril 1993 ; Chris Hani, héros de la jeunesse noire, est assassiné par l'extrême droite blanche. Le processus de transition démocratique, engagé depuis trois ans, est remis en cause. Le 13 avril, Mandela invite les Sud-Africains à se rendre ensemble aux funérailles de Hani. François-Xavier Fauvelle-Aymar commente ici ce discours fondateur, qui a fait de Mandela le prêtre de la nation.
Au matin du 10 avril 1993, samedi de Pâques, Chris Hani, secrétaire général du Parti communiste sud-africain et chef de l’Umkhonto we Sizwe, branche armée de l’ANC, est assassiné devant sa maison de Boksburg, petite ville de l’East Rand, non loin de Johannesburg. Dans ces années de transition politique (depuis 1990, le pays a vu la libération des prisonniers politiques et l’abolition des principales lois ségrégationnistes, mais les négociations multipartites n’ont pas encore abouti au partage du pouvoir), Chris (de son vrai prénom Martin Thembisile) Hani, exilé à vingt ans pour s’en aller combattre au Lesotho et en Rhodésie, rentré en Afrique du sud en 1990, était la personnalité la plus populaire dans les rangs des militants anti-apartheid. En ces années d’incertitude, entre apartheid et chaos, entre impatience et réalisme, Chris Hani, le combattant d’hier discipliné et sans état d’âme, mais aussi l’homme d’avenir qui avait déposé les armes et s’était résolument engagé dans le processus de négociation, était le héros de la jeunesse noire et un phare de la politique sud-africaine.
Dans les heures qui suivent l’annonce du meurtre, avant même les aveux du coupable (très vite arrêté), les rumeurs enflent. Les conservateurs, qui ont 30 % de députés au parlement depuis 1989, loue la mort d’un « terroriste » ; les libéraux prient pour que l’assassin ne soit pas un extrémiste blanc ; les partis anti-apartheid engagés dans les négociations politiques espèrent qu’il ne sera pas un Noir radical. On entend déjà dire que le crime aurait été commandité par le pouvoir en place ou piloté depuis l’étranger. Alors que les Sud-Africains n’ont pas encore trouvé de sortie à la crise majeure que traverse le pays, chacun veut croire que quelqu’un d’autre a intérêt à ce qu’on n’en trouve pas. La mort de Chris Hani est le moment de cristallisation des appréhensions sur l’avenir du pays, des remises en cause du processus engagé, des doutes sur la loyauté des ennemis d’hier devenus partenaires en négociations.
L’assassin, vite rattrapé par la police, est un Blanc, Janusz Walus : un immigré récent polonais d’extrême-droite. On apprendra bientôt que c’est un autre Blanc, Clive Derby-Lewis, un député du Parti conservateur (à la droite du Parti national au pouvoir) qui avait commandité le crime et fourni l’arme.
Dès le 10 avril, Mandela, président de l’ANC depuis juillet 1991, prononce une adresse à la nation, qui résonne comme un hommage au combattant que fut Chris Hani, et un appel à la détermination dans le combat politique qui reste à mener. C’est aussi un appel au calme et à la dignité, dans la perspective des foules attendues pour les hommages publics et les funérailles nationales qui auront lieu dans les jours suivants. Le 13, Mandela s’adresse une nouvelle fois aux Sud-Africains, cette fois à la télévision. Plusieurs passages, des formules (dont celle-ci : « Nous sommes une nation en deuil ») sont repris du discours prononcé trois jours avant ; les mots sont à peu près les mêmes, mais la tonalité, tragique et solennelle, en fait un tout autre discours.
C’est que la guerre civile plane. Certes, l’ANC a suspendu l’action armée depuis août 1990, et un semblant de normalité s’est installée avec le retour des exilés, l’abrogation des lois d’apartheid, la levée de l’état d’urgence et la signature d’un accord national de paix en septembre 1991, le « oui » des électeurs blancs au référendum de mars 1992 sur la poursuite des réformes. Mais les négociations piétinent. Chris Hani est assassiné alors que vient de s’ouvrir la Troisième Convention, les deux précédentes ayant échoué.
L’impatience et la frustration grandissent. Et la paix est en réalité factice. C’est une guerre larvée, qui n’oppose pas l’ANC au régime, mais tous contre tous. Coups d’État dans les bantoustans ; affrontements armés et vendettas entre la jeunesse pro-ANC des townships urbains et les milices de l’Inkhata, parti noir conservateur issu du Zululand ; un climat de guérilla attisé en secret par des officines du régime d’apartheid agissant plus ou moins pour leur compte, ce que révèle l’affaire de l’« Inkhatagate » en 1991 ; attentats anti-blancs commis par la branche armée du Pan-Africanist Congress, hostile aux négociations ; attentats anti-noirs perpétrés par l’extrême-droite blanche conservatrice ou néo-nazie. Dans cet apparent chaos, de nouvelles lignes de fracture émergent : celle qui oppose les partis favorables à la négociation et ceux qui s’y opposent ; et, au sein des premiers, celle qui sépare les partis favorables à un État unitaire et ceux qui promeuvent un État fédéral susceptible de préserver les intérêts des ethnies et des factions. Curieux rapprochement que celui qui s’effectue alors entre conservateurs blancs nostalgiques de l’apartheid et élites traditionnelles des bantoustans noirs autonomes…
Mais cette guerre larvée, qui a déjà fait des milliers de morts depuis trois ans, n’est peut-être qu’un prélude à l’explosion de violence tant redoutée, et qu’on ne sait empêcher. Ne s’annonce-t-elle pas déjà ? La veille même des funérailles (le 19 avril), le 18 au soir, pendant une veillée funèbre à la mémoire de Chris Hani, une vingtaine de personnes sont massacrées dans le township de Sebokeng, au sud de Johannesburg, qui a déjà subi plusieurs tueries au cours des dernières années. La Commission vérité et réconciliation révélera plus tard que les tueurs étaient des hommes de l’Inkhata. C’est dans un climat qui met le pays « au bord du précipice », comme il le dit lui-même, que Mandela prononce son discours télévisé du 13 avril.
Le but avoué de cette allocution télévisée est de neutraliser les forces déstabilisatrices qui viennent de tuer Chris Hani et qui menacent d’emporter le pays. Pour convaincre, c’est à la personnalité, à l’œuvre et au message politique de Chris Hani que Mandela fait appel, notamment à son engagement en faveur de l’arrêt de la lutte armée et pour les négociations. Se faisant organisateur des funérailles du héros, acmé d’une tension qui pourrait dégénérer en guerre, Mandela transmue l’événement en un rituel de fondation démocratique : « vous viendrez », dit-il en quelque sorte aux Blancs en les invitant à se joindre aux cortèges ; « vous resterez dignes et ne céderez pas à la provocation », dit-il aux Noirs ; « Vous userez de retenue », dit-il aux forces de l’ordre ; « vous commencerez à assumer vos responsabilités futures », dit-il à la jeunesse bouillante. Devenu grand prêtre de l’événement, garant du respect dû au mort et du bon déroulement du rituel, c’est bien un langage religieux qu’emploie Mandela, réussissant le tour de force, par le seul pouvoir de sa volonté, de réaliser une « conversion », celle qui assujettit tout un chacun aux exigences du bien commun et d’un avenir partagé. On remarquera l’emploi du « nous » dans ce discours, pour désigner tous les Sud-Africains.
Six mois plus tard, l’Afrique du sud se dotait d’une Constitution provisoire et pouvait envisager les premières élections multiraciales du pays.
L'Histoire, 1993
