"Bouvines fut la première bataille qui mobilisa tous les grands de l'Europe. Mais elle fut aussi la dernière bataille des lignages. Il en sortit une Europe à deux vitesses : d'un côté des États modernes en gestation, de l'autre un Empire où continuent à s'affronter des grandes familles concurrentes.
Une Europe en guerre, mais quelle Europe ? Un historien trop pressé - il y en a eu beaucoup - dirait de Bouvines que c'est l'une de ces grandes batailles où se dessine l'histoire d'un continent à travers celle de trois pays, l'Angleterre, la France et l'Allemagne, une préfiguration de la bataille des Nations livrée par Napoléon Ier à Leipzig ! Or, à Bouvines, il ne s'agit ni de l'Europe des nations ni même de celle des États, mais de celle des lignages : les Capétiens et leurs fidèles affrontent deux lignages alliés depuis plus d'un demi-siècle, les Plantagenêts et les Welfs, d'autant plus hostiles aux Capétiens que ces derniers se sont liés à leurs concurrents dans l'empire, les Hohenstaufen.
Dans les conditions sociales et matérielles du XIIe siècle, exercer son pouvoir à distance est très difficile : il n'y a presque pas d'administration, les levées féodales sont temporaires. Princes et souverains sont condamnés à effectuer des circuits sur les territoires qu'ils veulent contrôler, seule façon de mobiliser la fidélité et les ressources de leurs vassaux. Ces déplacements peuvent prendre une tournure frénétique : la cour itinérante d'Henri II Plantagenêt a été comparée à la Mesnie Hellequin, la chevauchée nocturne des démons. D'où la tentation de déléguer ce pouvoir à des fidèles sûrs, parmi lesquels figurent en priorité les membres de son propre lignage ou de ceux qui leur sont alliés par mariage. Le pouvoir d'un homme est celui de son lignage et des lignages alliés.
La structure du pouvoir public est une structure répartie : le prince est à la tête d'un réseau de fidélités, dont chaque élément détient un pouvoir qui lui est délégué. L'efficacité du réseau dépend du nombre et de la richesse de ses membres en terres (dont dépend l'effectif des chevaliers mis en ligne), ou en argent (dont dépend celui des mercenaires), et de l'équilibre de la répartition des pouvoirs entre ses composantes. Elle dépend aussi du charisme du leader, qui résulte de sa valeur militaire, de sa générosité, surtout de la crainte et de la confiance qu'il inspire, dosage délicat mais condition du succès. La fidélité n'est pas automatique ; le risque de révolte est inhérent à la structure. Ces contraintes sont les mêmes pour les quatre lignages présents à Bouvines.
RIVALITÉS TERRITORIALES
Le plus ancien et le plus prestigieux lignage est celui des Capétiens, dont les racines remontent à la noblesse franque, au VIIIe siècle : issus des Robertiens du Rhin, ils se sont fixés sur la Loire au IXe siècle et rivalisent avec les Carolingiens pour s'emparer du royaume de Francie occidentale. C'est chose faite quand Hugues Capet est choisi par ses pairs comme roi des Francs en 987.
Depuis lors, le lignage est resté très cohérent : un premier rameau s'en est détaché, celui des ducs de Bourgogne, issus du frère d'Henri Ier. Mais ils sont restés proches de leurs cousins, et à Bouvines le duc de Bourgogne joue un rôle crucial avec ses chevaliers. Les représentants des deux autres rameaux, ceux issus des frères de Louis VII (les oncles de Philippe Auguste), ceux des comtes de Dreux et des seigneurs de Courtenay, sont également présents à Bouvines. Robert II de Dreux commande l'aile gauche, avec son frère l'évêque de Beauvais Philippe de Dreux (qui assommera le comte de Salisbury à coups de masse car, clerc, il ne veut pas verser le sang !). Presque tous les vassaux des Capétiens en âge de porter les armes (d'où l'absence des comtes de Blois et de Champagne, trop jeunes, mais leurs chevaliers sont là) combattent à Bouvines : les comtes de Soissons et de Saint-Pol (respectivement beau-frère et neveu de Robert de Dreux), les comtes de Beaumont, de Guisnes et de Bar, sans oublier les milices urbaines et les contingents des évêchés royaux. Il y a cependant quelques exceptions, à commencer par les deux vassaux qui ont renié leur seigneur Philippe Auguste pour se rallier à Jean sans Terre, Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et le comte de Flandre. Manquent aussi les 800 chevaliers avec lesquels le prince héritier Louis fait face à Jean sans Terre et remporte, le 2 juillet, la victoire de La Roche-aux-Moines (cf. p. 42).
La Roche aux Moines n'est pas une grande bataille : Jean sans Terre a fui trois jours auparavant pour se réfugier à La Rochelle, et ses vassaux poitevins se sont abstenus de combattre. Et il n'est représenté à Bouvines que par les quelques chevaliers de son demi-frère Guillaume Longue-Épée, comte de Salisbury. Mais son argent est le ciment de la coalition. A dire vrai, il ne reste plus grand-chose du réseau constitué en un demi-siècle par les Plantagenêts.
Issus d'un lignage franc (les Ingelgériens) vassal des Robertiens, les Plantagenêts sont devenus comtes d'Anjou au milieu du Xe siècle, et par là rivaux pour le contrôle du Val de Loire d'un autre lignage, celui des comtes de Blois. Or, Henri Ier, roi d'Angleterre et duc de Normandie, dont le fils a péri dans le naufrage de la Blanche-Nef en 1120, veut que lui succède sa fille Mathilde, veuve depuis 1125 de l'empereur Henri V, plutôt que son neveu Étienne de Blois. En 1128, « l'Empresse » épouse Geoffroi, comte du Maine puis d'Anjou (dont le surnom personnel « Plantagenêt » a été abusivement étendu au lignage). Blois ou Anjou, il s'agit d'encercler le domaine capétien, mais la mort d'Henri déclenche une terrible guerre civile qui se termine par l'accession au trône en 1154 du fils de Geoffroi et de l'Empresse, Henri II1.
Henri II, déjà maître de l'Angleterre, de la Normandie et de l'Anjou, porte l'« empire » Plantagenêt à son apogée. Par l'alliance, il étend son pouvoir au nom de sa femme Aliénor d'Aquitaine sur l'Aquitaine, le Poitou et la Gascogne ; il marie son fils Geoffroi à l'héritière de la Bretagne, Constance. Par la guerre, il conquiert l'Irlande et impose sa suzeraineté au roi d'Écosse, au comte de Toulouse et aux princes gallois. Pour gouverner cet immense conglomérat, dont les pièces restent indépendantes les unes des autres, il se livre à ce « nomadisme infernal » (selon l'expression de Martin Aurell) déjà évoqué, mais se fait aussi représenter par les membres de son lignage : ses fils Henri le Jeune, Richard, Geoffroi sont installés en Angleterre, en Aquitaine et en Bretagne. Cela n'empêche pas de terribles révoltes, mais l'empire tient, comme il tiendra sous son fils Richard Coeur de Lion, auréolé de sa glorieuse croisade contre Saladin. Henri et Richard sont de formidables meneurs d'hommes, qui inspirent certes la crainte, mais aussi l'admiration et le dévouement.
Mais avec la mort de Richard en 1199 et l'accession au trône de Jean sans Terre, la structure explose : son mariage avec Isabelle d'Angoulême, promise à l'un de ses vassaux, et l'assassinat (réel ou supposé) de son neveu Arthur de Bretagne ne sont que quelques-uns de ses manquements à l'éthique féodale. Nul n'a plus confiance en lui et c'est l'abandon de ses vassaux qui permet en 1204 à Philippe Auguste de s'emparer de la Normandie et de l'Anjou. Jean sans Terre se tourne alors vers l'exploitation forcenée des taxes féodales - souvent de pures exactions - au détriment de ses vassaux, et fait le premier l'expérience de l'impôt national sur les biens de ses sujets. De ce point de vue, il est un novateur, mais s'il peut ainsi réunir les moyens considérables qui lui permettent de financer sa double campagne en Poitou et en Flandre en 1214, il suscite la haine et la défiance de ses vassaux. En tout cas, son argent lui permet de construire une formidable alliance (les comtes de Flandre, de Boulogne, de Limbourg, de Luxembourg, de Namur et le duc de Brabant, sans parler des mercenaires) dont la pièce maîtresse est le troisième lignage, celui des Welfs.
RIVALITÉS IMPÉRIALES
Les Plantagenêts ont eu le même projet que les rois normands, une alliance pour prendre à revers les Capétiens : d'où, déjà, le mariage de Mathilde à l'empereur Henri V. Henri II choisit de marier sa fille, une autre Mathilde, à Henri le Lion, duc de Saxe et de Bavière. Les Welfs sont un lignage d'origine franque aussi ancien que les Capétiens : l'apogée de leur puissance se situe au début du XIIe siècle, avec Henri le Superbe, duc de Bavière, qui, en épousant Gertrude, fille de l'empereur Lothaire III de Supplinburg, acquiert le duché de Saxe. Mais à la mort de Lothaire III, effrayés par sa puissance, les électeurs lui préfèrent Conrad de Hohenstaufen. Une guerre sans merci oppose alors Conrad à Henri le Superbe, qui finit par être dépouillé de ses biens. Pourtant, Frédéric Barberousse, neveu et successeur de Conrad, rend au fils du Superbe, Henri le Lion, ses deux duchés de Bavière et de Saxe : le Lion en fait la base d'une implacable expansion vers l'est, conquérant le Mecklembourg, refondant Lübeck et créant Rostock sur la Baltique ; il fonde aussi Munich en Bavière. C'est à ce puissant prince que le Plantagenêt Henri II donne sa fille en 1168. Cette alliance prestigieuse va faire des Hohenstaufen les ennemis mortels des Plantagenêts.
Car la générosité de Barberousse n'a pas mis fin à la rivalité des deux lignages. Quand Henri le Lion refuse de l'épauler dans ses luttes contre les communes italiennes, Barberousse le fait mettre au ban de l'empire et confisque à nouveau ses duchés, le contraignant à l'exil. Il se réfugie auprès d'Henri II, qui intervient pour qu'on lui attribue un nouveau duché, celui de Brunswick, bien moindre que ses États antérieurs. Le futur Otton IV, qui a combattu a Bouvines, est le fils d'Henri le Lion et de Mathilde : il a accompagné son père en exil à la cour des Plantagenêts où il a été élevé. Richard Coeur de Lion le fera comte d'York puis comte de Poitou. Mais la mort de l'empereur Henri VI de Hohenstaufen dont le fils, le futur Frédéric II, n'est encore qu'un enfant, le ramène en Allemagne en 1198 où une partie des électeurs le choisit comme roi des Romains, tandis que l'autre choisit Philippe de Souabe, le frère d'Henri VI. Une guerre civile éclate. Elle s'achève avec l'assassinat de Philippe en 1208, alors qu'Otton, presque uniquement soutenu par l'Église, était vaincu. La lassitude est telle qu'il est alors couronné empereur, mais il ne tarde pas à s'opposer à la papauté qui l'avait tant aidé. Le pape Innocent III va alors rechercher en Sicile le jeune Frédéric de Hohenstaufen pour le pousser à prendre l'empire.
Les Hohenstaufen ne sont pas à Bouvines, mais leur ombre plane sur la bataille, comme d'ailleurs celle du pape Innocent III. Les partisans de Frédéric ont affaibli Otton IV, perturbé ses préparatifs et retardé la jonction de ses troupes avec les coalisés. En fait, l'intensité de l'alliance entre Hohenstaufen et Capétiens s'explique par le fait que ces derniers ne veulent surtout pas d'un empereur allié au Plantagenêt. L'assassinat de Philippe de Souabe avait été un coup terrible pour Philippe Auguste qui l'avait soutenu. Toutefois, les fautes d'Otton IV, dès qu'il est couronné à Rome, font renaître ses espoirs et ceux des Hohenstaufen. Lui qui devait tout au pape renie les uns après les autres ses engagements : il s'empare des territoires d'Italie centrale « repris » par le pape à l'empire, puis des domaines toscans auxquels il avait pourtant renoncé ; pis encore, il entreprend la conquête du royaume de Sicile, alors que l'objectif fondamental de la politique pontificale était d'empêcher qu'une même personne, à la fois roi de Sicile et empereur, prenne en étau les États pontificaux !
Innocent III réagit. Après avoir excommunié Otton IV à la fin de 1210, il agit de concert avec Philippe Auguste pour persuader les princes allemands de changer de camp : en septembre 1211, à Nuremberg, une assemblée proclame Frédéric de Hohenstaufen roi de Germanie. Otton IV, après avoir conquis l'Italie du Sud, s'apprêtait à passer en Sicile pour porter le coup de grâce à Frédéric. Il suspend son projet et rentre aussitôt en Allemagne où il peine à reprendre pied. Frédéric gagne alors Rome, où il reçoit du pape de l'argent et l'assurance du soutien de l'Église allemande. Du coup, il est bien accueilli en Allemagne, où tout le Sud lui est acquis : après avoir été réélu à Nuremberg, il est couronné à Mayence. Otton, qui a des soutiens dans le Nord, se replie alors à Cologne et à Aix-la-Chapelle, appuyé par ses alliés des Pays-Bas. Mais la partie est pour lui perdue en Allemagne : sa seule chance tient à l'argent anglais, qui peut lui permettre de vaincre le Hohenstaufen en abattant son allié, le roi de France.
VERS L'ÉTAT MODERNE
Si la structure des lignages a fait Bouvines, Bouvines l'a fait disparaître, au moins en partie. Tous les observateurs, Georges Duby le premier, l'ont noté : si l'armée de Philippe Auguste est encore une armée féodale, c'est déjà une armée française (au moins du Nord). Les contingents des évêchés royaux et les milices urbaines complètent les levées vassaliques. Et le roi entend bien montrer que le statut de ses vassaux a changé. Il ne traite pas Renaud de Dammartin ou le comte de Flandre comme des vassaux turbulents, comme il l'avait fait auparavant pour le même Renaud ; il en fait des traîtres, dont le châtiment terrible (Renaud emprisonné jusqu'à sa mort en 1227 ; Ferrand de Portugal emprisonné douze ans) constitue un exemple.
Régulièrement à partir de 1190, et pour toujours à partir de 1204, Philippe Auguste remplace son titre de rex Francorum (roi des Francs) par celui de rex Francie (roi de France). Ce qui compte est désormais plus le territoire que les hommes. Et il est le premier des Capétiens à ne pas prendre la peine de faire sacrer son fils de son vivant. La lignée des rois de France remplace le lignage capétien...
Cette évolution, les Plantagenêts l'ont refusée. En revanche, leurs sujets anglais l'ont validée pour eux, refusant d'aider leurs rois à reconquérir leur patrimoine familial. Bouvines ouvre un demi-siècle de luttes qui iront parfois jusqu'à la guerre civile, de la Grande Charte de 1215 à la guerre des barons et à Simon de Montfort2. Il en sortira un véritable État moderne, avec son parlement et son système d'impôt national, bien plus avancé que celui des Capétiens auquel la victoire a permis de faire l'économie de ces profondes réformes.
Mais la structure des lignages a perduré dans l'empire : peut-être Frédéric II l'aurait-il abolie s'il avait été vainqueur, si l'on en juge par ce qu'il a fait en Sicile. Mais après sa mort, la puissance des Hohenstaufen s'effondre, notamment victime des Capétiens (Anjou) en Italie. Et l'empire va de nouveau être dominé par ces lignages concurrents, les Habsbourg, les Wittelsbach (ceux-là mêmes qui ont remplacé les Welfs en Bavière) ou les Luxembourg : l'empire ne sera jamais un État moderne. Bouvines est aussi à l'origine d'une Europe à deux vitesses, au moins sur le plan politique."
Par Jean-Philippe Genet, l'Histoire, 1er mai 2014
